Google: investissement massif dans la robotique, un pas de plus vers les NBIC?

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Google toute puissante (crédit illustration modernl.com)

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Google n’en finit plus d’étendre ses domaines d’activité… En seulement quelques années, l’entreprise — devenue célèbre grâce à son moteur de recherche Web — a multiplié le nombre de ses services en acquérant de nombreuses sociétés.

Depuis 1998, plus d’une centaine d’entreprises — de la petite start-up aux plus grands groupes — sont tombées dans son giron. Parmi les plus emblématiques, on peut citer YouTube, Waze ou encore Motorola et Android… Ces rachats lui ont permis de mettre la main sur de nombreuses technologies et sur les brevets associés, ce qui l’a très rapidement imposée comme un acteur incontournable dans de nombreux domaines (recherche, cartographie, géolicalisation, stockage dans le cloud, e-mailing, systèmes d’exploitation — Android et Chrome OS —, navigateurs Internet, vente et location de contenus dématérialisés : musique, films, presse, jeux vidéo.) Grâce à cet ensemble de services, Google connaît tout de ses utilisateurs, ce qui lui permet d’analyser précisément leurs profils et de proposer aux annonceurs des publicités ciblées. Son chiffre d’affaires est d’ailleurs réalisé à 96 % par le biais de la vente d’espaces publicitaires

GOOGLE FAIT FEU DE TOUT BOIS

Google ne cesse d’élargir le champ de ses activités, non seulement pour répondre aux besoins de ses clients mais aussi pour répondre aux exigences de ses propres infrastructures. Depuis 2010, la société est devenue un producteur d’électricité via sa filiale Google Energy ainsi qu’un fournisseur d’accès à Internet depuis 2013 — ce qui lui garantit une autonomie énergétique et une connexion directe avec ses clients. Enfin, pour réduire la consommation de ses data centers, elle envisage même de créer ses propres processeurs ARM.

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Google est sur tous les fronts et c’est donc fort logiquement que le géant ne pouvait ignorer le secteur très prometteur de la robotique. Certes, elle fait déjà rouler ses fameuses Google Cars — des voitures sans chauffeur — autorisées à circuler de manière autonome dans plusieurs États des États-Unis… Mais cela ne constitue qu’une première étape ! En effet il y a quelques mois, Andy Rubin, l’ingénieur à l’origine du système Android, a soudainement quitté son poste de directeur de la division « smartphone »  de Google pour s’occuper d’un autre projet interne, gardé secret jusqu’il y a quelques jours. Nous savons maintenant qu’Andy Rubin, cet ancien ingénieur de production chez Apple (qui a également officié pour Carl Zeiss comme ingénieur robotique), a convaincu Sergey Brin et Larry Page, les fondateurs de Google, de le placer à la tête d’une nouvelle division dédiée à la robotique.

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L’homme a passé ces six derniers mois à mettre en place ses équipes et a surtout entrepris l’acquisition de pas moins de huit start-up américaines et japonaises, spécialisées dans ce domaine…

— Schaft, une start-up qui regroupe des ingénieurs japonais ayant récemment quitté l’université de Tokyo pour développer un robot humanoïde.

— Industrial Perception, une société qui a développé des senseurs et des bras de robots pour charger et décharger des camions ou manipuler des colis stockés dans un hangar.

— Meka Robotics, un fabricant de robots humanoïdes.

— Redwood Robotics, une entreprise de San Francisco qui développe des bras pour les robots.

— Bot & Dolly, qui fabrique des caméras montées sur des bras robotisés (elles ont été notamment utilisées pour créer des effets spéciaux dans le film Gravity).

Autofuss, spécialisée dans la publicité et le design.(cf ce spot)

— Holomni, une start-up qui conçoit des roues high-tech.

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Enfin, la toute dernière et huitième acquisition n’est pas des moindres puisqu’il s’agit en effet  de l’emblématique Boston Dynamics, spécialiste des robots militaires, qui travaille en étroite collaboration avec la DARPA, l’organe chargé de la recherche et du développement au sein l’armée états-unienne. (Rappelons que Boston Dynamics est à l’origine de l’impressionnant quadrupède BigDog et du spectaculaire humanoïde Atlas — présentés en détail ici.) Et alors que la société est actuellement liée par des contrats au DOD, elle affirme qu’elle honorera les marchés en cours mais n’engagera pas de nouveaux projets militaires…

Suite à cette acquisition le fondateur de Boston Dynamics et pionnier de la robotique Marc Raibert a confié, au New York Times :

« Je suis excité par la capacité d’Andy et Google à penser grand, très grand, avec les ressources pour le réaliser. »

LE SECTEUR DE LA LOGISTIQUE PRIVILÉGIÉ

Donc si dans l’immédiat, Google ne souhaite pas créer de robots pour l’armée, elle ne semble pas non plus intéressée par la conception de robots ciblant le grand public. En effet, le géant semble davantage s’orienter vers des plates-formes industrielles (notamment pour l’assemblage de composants électroniques — une pratique aujourd’hui réalisée manuellement). Sur quoi cela débouchera-t-il : sur l’assemblage de nos propres smartphones Android et de serveurs à moindre coût ? L’avenir nous le dira, mais il semble que les travaux de Google bénéficieront en premier lieu au secteur de la logistique. D’après The New York Times, l’objectif à court terme est de développer des systèmes autonomes pour la manutention dans les entrepôts et la livraison des colis. Le département robotique travaillerait plus particulièrement sur la cobotique avec des robots collaboratifs capable d’assister les ouvriers dans les tâches répétitives et les transports de charges lourdes.  Avec, en  ligne de mire, la réalisation d’un système automatisé efficace pour l’acheminement des commandes passées sur Internet. Il s’agirait de venir concurrencer directement Amazon dans la vente en ligne. Et alors que la livraison par drones envisagée par Amazon semble peu réaliste, Google plancherait sur un système bien concret visant à automatiser toutes les étapes — de l’approvisionnement des produits à la fabrication en passant par l’expédition.

UNE MÉGACORPORATION EN DEVENIR ?

À l’inverse des voitures sans conducteur, des lunettes connectées Google Glass et des autres projets de nanotechnologie (tous regroupés dans le complexe Google X Lab géré par Sergey Brin), l’objectif de la division de robotique est de vendre des produits rapidement. « Le plus tôt sera le mieux », explique Andy Rubin, tout en précisant qu’un tel projet phare méritait une vision à dix ans. Et d’après les rumeurs, au terme de cette période, Google pourrait envisager d’élargir l’usage de ses robots à d’autres secteurs, comme l’assistance aux personnes âgées.

Voir Google investir d’importants capitaux dans le domaine de la robotique permettra certainement de faire avancer la recherche rapidement ; cependant, depuis cette annonce, nombreux sont les internautes à se poser des questions sur l’avenir. En effet, une des plus grosses compagnies high-tech au niveau mondial, reine de la collecte et de l’analyse de l’information personnelle, qui rachète le leader des robots à vocation militaire — cela a tout d’un bon scénario de SF ! Si la réalité est encore loin de dépasser les classiques de la littérature et du cinéma, elle présente, par certains aspects, de nombreuses similitudes avec eux. En effet, dans les univers cyberpunks, il existe toujours une compagnie ou une mégacorporation disposant d’un pouvoir énorme — et il faut admettre que les ambitions des fondateurs de Google vont dans cette direction… Surtout si l’on considère les recherches menées au sein du laboratoire Google X, dirigé par Sergey Brin : on peut imaginer désormais que la robotique n’est qu’un chaînon parmi d’autres pour atteindre un objectif bien particulier… Car Google est aussi un acteur majeur des NTIC et l’un des leaders maintenant de la révolution NBIC — puisqu’elle appuie activement le mouvement transhumaniste en parrainant la Singularity University (également soutenue par Cisco, Nokia, la NASA et le Department of Defense (DOD).

Reportage Arte: Un monde sans humain

LE PROJET CALICO

L’objectif de cette université : former les spécialistes des NBIC, qui se situent au carrefour des nanotechnologies (N), des biotecnologies (B), de l’Intelligence artificielle (I) et des sciences cognitives (C)… Autant de compétences recherchées par Google pour la bonne réussite de son projet Calico, une start-up travaillant sur l’extension de la longévité — dirigée par Arthur D. Levinson, le président de Genentech, une célèbre entreprise de génomique. Google cherche ainsi à « transcender » l’homme en travaillant sur l’amélioration des performances du corps humain par le biais des technologies. Cette filiale est certainement la première à œuvrer pour le transhumanisme — une idéologie qui veut que chacun puisse apporter des améliorations à son cerveau, à son ADN ou à son corps au fil des avancées de la science… Elle considère que le vieillissement et la maladie peuvent être stoppés. Tous les progrès accomplis en matière de robotique pourront ainsi trouver un écho chez l’homme : Google rêve d’un monde dans lequel une pièce constitutive d’un robot pourrait devenir un implant ou une prothèse pour l’être humain — comme en témoigne Steven Levy, l’auteur d’In The Plex: How Google Thinks, Works, and Shapes Our Lives (S & S International, 2011) : « Il y a des années, dans un entretien pour mon livre, Sergey s’amusait déjà à imaginer que Google serait finalement un implant cérébral qui vous donnerait la réponse quand vous pensez à une question… »
Cf. interview dans l’émission Infrarouge diffusée sur France 2: Un Homme presque parfait (passage à 20 min42s)

Google Ventures a investi aussi dans 23andMe, une société de décodage génétique fondée par la compagne de M. Brin, Anne E. Wojcicki — une scientifique spécialiste des biotechnologies et du génome. Sergey Brin a également investi à titre personnel dans un projet de production de viande synthétique (à partir de la culture de cellules in vitro).

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Fin 2012, Google avait également embauché Ray Kurzweil, un ingénieur informatique américain particulièrement connu pour ses théories autour de la singularité et du transhumanisme mais aussi à l’origine d’une des premières solutions de type OCR (reconnaissance optique des caractères).  Depuis Ray Kurzweil occupe le poste de directeur de la branche dédiée à l’apprentissage automatique, l’un des domaines de l’intelligence artificielle, ainsi que sur les langues et leurs mécanismes de communication et de compréhension.

En matière d’apprentissage et d’IA, Google a déjà expérimenté des choses fascinante. Ainsi dans le cadre d’un projet ayant pour objectif de simuler le fonctionnement du cerveau humain, Google a interconnecté 1 000 ordinateurs disposant d’un ensemble de 16 000 processeurs et fonctionnant tel un  grand réseau de “neurones” dédié à l’apprentissage machine. Ce cerveau virtuel aurait alors été capable d’apprendre de lui même a reconnaître un chat. D’après le Dr Andrew Y. Ng, de l’université de Stanford et chargé du projet au sein du Labs X, le logiciel de simulation d’apprentissage  permet à un ordinateur d’apprendre seul à reconnaître un félin, en « inventant le concept de chat » à partir de données, à la manière de notre « cortex visuel ».

Bien que les résultats de l’expérience soient impressionnant, la capacité de la machine reste pour l’instant bien faible par rapport aux capacités du cerveau humain. Pour autant, David A. Bader, un des responsables du Georgia Tech College of Computing déclarait, après la publication du rapport de Google et de l’université de Stanford : « La modélisation de la totalité du cortex visuel humain pourrait être à notre portée avant la fin de la décennie. » Un avis que ne partage pas les chercheurs de Google estimant que pour que le but soit atteint les algorithmes devraient être encore améliorés et que la montée en puissances des serveurs ne suffiraient pas.

Une Intelligence Artificielle (IA) ne serait rien sans connaissance, ni culture, ni capacité d’analyse mais de ce côté, Google peut déjà faire appel à son expertise acquise grâce à son moteur de recherche. Aujourd’hui, Google a indexé 30 trillions de documents sur le web, soit 30 000 milliards de documents. Ses robots crawler analysent environ 20 milliards de pages par jour. La régie DoubleClick de Google affiche 45 milliards de pubs par jours dont une bonne partie est ciblée grâce à l’analyse des recherches effectuées par l’Internaute ou encore après avoir scanné le contenu des courriels échangés sur Gmail. A cela s’ajoute la plateforme de streaming vidéo YouTube qui comptabilise 4 milliards de vidéos vues chaque jour (72 heures de vidéo sont mises en ligne chaque minute sur YouTube). Deux milliards de visionnages de vidéos sont monétisés chaque semaine sur YouTube ce qui demande là encore une mesure d’audience précise (analyse si les vidéo sont regardées jusqu’à la fin ou a quel moment l’internaute interrompt la lecture, analyse du contenu lui même en vérifiant si images et sons n’enfreignent pas des copyright mais aussi capacité à générer des sous titres à partir de la piste audio)

En gérant un tel volume de données brute mais aussi de meta-données (“données à propos d’autres données”) Google plonge en plein dans l’air du “Big Data“. L’usage de datamasse vise à scruter  les données pour en tirer du sens notamment pour l’analyse d’opinions politiques, de tendances industrielles, la bourse, la génomique, l’épidémiologie ou la lutte contre la criminalité ou la sécurité. Le volume de données numérique créé à l’échelle mondiale est estimée à 2,8 zettaoctets en 2012. Twitter génère à l’heure actuelle et à lui seul 7 teraoctets de données chaque jour. Ce volume de données mène à des analyses prédictives de plus en plus précise et rien que sur cette année ce sont 28 milliards qui seront investi dans la course à la récolte et à l’exploitation des données.

De plus une étude a démontrée que notre mémoire est devenu en quelques années sous influence d’Internet. En effet, l’homme a développer une forme de mémoire transactive qui fait qu’au lieu de mémoriser une info, nous mémorisons ou la retrouver (phénomène déjà existant avec les livres et les encyclopédies mais décuplé par Internet devenu véritable mémoire externe) Comme le souligne l’auteur de l’étude, le savoir n’est pas une simple accumulation de connaissances rangées dans des tiroirs à portée de main. L’intelligence tient à la capacité à lier les faits entre eux, à leur donner du sens. «Si vous avez acquis de grandes capacités d’analyse, Internet peut vous apporter énormément. Sinon, vous êtes simplement submergé de données», résume le chercheur. Une réflexion intéressante qui démontre que Google en possédant les informations et la capacité d’analyse du Big Data à déjà développé une forme d’IA.

Google à toutes les clés en main pour collecter, analyser et retranscrire l’information. A ce propos Google News génère 1 milliard de visites par mois vers les sites repris dans le moteur d’actualités ainsi que 3 milliards supplémentaires via la recherche web classique (40% des visites des sites d’actualité proviennent du moteur de recherche). Autant dire que les machines contrôlent et orientent déjà largement les lectures de millions d’internautes. D’autant plus si on considère la très controversée fonction Google Suggest qui suggère des recherches en fonction de mots clé saisi, une autre manière d’orienter l’internaute et de pousser l’association d’ idées.

 

Que vous inspirent les recherches de Google ?

Les Google Glass du futur pourraient-elles devenir une véritable Holoband — comme dans Caprica ?

Graystone Industries vs Google

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Les progrès en matière de Web sémantique, avec le Google Knowledge Graph, marqueront-ils le point de départ de la singularité (le moment où l’esprit humain sera dépassé par l’Intelligence artificielle, censée croître exponentiellement) et Google sera-t-elle le futur Skynet ?

Google et Boston Dynamics donneront-elles naissance à une entité similaire à Massive Dynamic — comme dans Fringe ?

Et les futurs robots de Google, les imaginez-vous à la ressemblance des Hubots de Real Humans ou craignez-vous de voir apparaître des Terminators ?…

Google dans sa quête du transhumanisme pourrait-il apporter des prothèses aussi perfectionnées que celle apparaissant dans la série Almost Human?

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Des questions qui trouveront réponses dans les années à venir. En attendant, les amateurs de fiction pourront se plonger dans le roman “Google Démocratie” de Laurent Alexandre et David Angevin qui projet le lecteur en 2018. Dans ce futur proche se joue une guerre d’influence décisive pour l’avenir de l’humanité et Google ne manque justement pas de moyens persuasif.

Ceux préférant en savoir plus sur les activités bien réelles du géant peuvent pour leurs parts lire “Google, un ami qui ne nous veut pas que du bien” de Pascal Perri. Un livre qui prend tout son sens quand même le journal “Le Monde” titrait il y a quelques jours: ‘pourquoi nos métadonnées sont-elles plus personnelles que nos empreintes digitales ?’

Une pensée diamétralement opposée à celle de Vint Cerf, l’un des pères fondateur d’Internet et maintenant « chef évangéliste » de Google qui avait déclarée: « Le vie privée pourrait en réalité être une anomalie. »

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