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Les Gastrobots ou les robots gastronomes

Les Gastrobots ou les robots gastronomes

Lorsque nous imaginons les robots, nous pensons que leur énergie est forcément tirée d’une batterie électrique. Or, un robot n’est-il pas, par essence, une tentative de copie d’un être humain, fabriqué pour nous servir ? Vu sous cet angle, il est donc logique que certains robots peuvent se nourrir comme un humain afin de se recharger en énergie.

Principe du Gastrobot

Le gastrobot signifie littéralement robot avec estomac. Ce terme anglais a été créé en 1998 par le Dr. Stuart Wilkinson, directeur de l’Université de la Floride du Sud. Un gastrobot est un robot qui récupère ses besoins énergétiques depuis la digestion d’aliments réels. Cette nourriture peut être aussi bien un mélange chimique ou tout simplement des végétaux, de la viande ou de l’alcool.

Les aliments les plus utilisés pour ce type de robots sont le plus souvent un mélange de glucides et de protéines. Ces molécules sont obtenues depuis la nourriture via une pile à bactérie ou MFC (Microbial Fuel Cell). Cette pile à bactéries est dérivée de la pile à combustible et produit de l’énergie depuis les cellules carbonées.

Des piles à bactéries à l’institut OIST à Okinawa (Japon) en 2013. © OIST / Wikimedia Commons

Des robots amateurs de bonne bouffe

Si l’on remonte à l’époque des automates, Jacques de Vaucanson créa en 1738 le canard mécanique. Cet automate était capable de battre des ailes, cancaner mais surtout de digérer les graines que l’on apportait dans une coupelle. Le dispositif était censé simuler une digestion réelle, jusqu’à l’expulsion d’une bouillie verte, mais certains comme l’illusionniste Jean-Eugène Robert-Houdin ont criés à la mystification sur ce dernier point. L’automate ne récupérait aucune énergie de cette digestion, il se contentait de reproduire les mécanismes naturels.

Matt Groening, célèbre pour sa série animée Les Simpson, a créé un personnage gastrobot fictif dans son autre grande série animée, Futurama. Bender, comme tout les robots de la série fonctionnent à l’alcool. Il fume également le cigare, mais c’est pour le style ! On sait également qu’il est capable de manger du homard puisqu’il désire manger son collègue le docteur Zoidberg. A l’inverse des êtres humains, c’est quand il est sobre qu’il connait les effets de l’ivresse.

Quand un Gastrobot est de l’art

Cloaca (« Cloaque ») n’est pas exactement un robot, puisqu’il n’a pas d’autre fonction qu’être une œuvre d’art de Wim Delvoye, un artiste belge qui s’est attaqué au défi de créer un tube digestif géant et fonctionnel inspiré de celui d’un humain.

Wim Delvoye travaille sur ce projet depuis 1992 et a déjà conçu 8 œuvres qui ont étés présentées dans de nombreux musées dans le monde. Le premier modèle était une machine de 12m de long, composée de six cloches de verre, contenant des sucs pancréatiques, bactéries et enzymes, acides… A la sortie de celle-ci, on pouvait y voir les excrément expulsé après la digestion.

Le côté artistique est présenté par la symbolique de cet excrément. En effet, Cloaca ingère des aliments fournis par des traiteurs et des grand chefs. Les excréments qui en découlent sont emballés sous vide et revendus sur Internet dans des emballages parodiant Coca-Cola et Ford.

© Lexica.art

Gastronome, un robot si Chew Chew

Dans les années 2000, Stuart Wilkinson de l’université du Sud de la Floride, a mis au point le premier robot fonctionnant à la nourriture : Gastronome ou Chew-Chew (Mâche-Mâche) pour les intimes. Celui-ci devait être alimenté en sucre à la main, mais toute la digestion se faisait de façon autonome. Chew-Chew ressemble à un train dont les organes sont chacun disposés dans un wagon. Le premier est constitué d’une pile à bactéries (des Escherichia Coli pour être précis) afin de convertir le sucre en énergie électrique. Cette dernière est stockée dans la batterie du second wagon par une réaction d’oxydo-réduction, la solution redox étant dans le dernier wagon. Le robot est incapable d’avancer au fur et à mesure qu’il s’alimente, il lui faut 18 heures pour digérer trois morceaux de sucres. Gastronome avançait lorsque sa batterie était chargée.

Le projet Chew-Chew de Stuart Wilkinson de l’université du Sud de la Floride. © University of South Florida

Des limaces et des mouches au petit déjeuner

Partant des études de Stuart Wilkinson, le docteur Ian Kelly de l’université de Bristol a mis au point un robot prédateur … de limaces. Quoi de plus facile a attraper qu’une limace, comparé au zèbre, qui, à la tombée de la nuit, n’est plus très active ? De plus, une limace n’a pas de matière squelettique, difficile à digérer. Le Slugbot (slug = limace) était un robot monté sur 4 roues. Il repérait ses proies grâce aux ondes infrarouges qu’elles émettent grâce à une lumière rouge envoyée par le robot. Le robot étendait son bras en fibres de carbone dans la direction de son déjeuner puis l’attrapait pour le faire plonger dans un bain chimique entrainant la fermentation de l’animal et créait ainsi l’énergie pour faire avancer le robot. Slugbot était capable de dévorer jusqu’à 10 limaces par minutes.

Depuis, Ioannis Ieropoulos, Chris Melhuish, John Greenman et Ian Horsfield, de la même université, ont travaillé sur un projet similaire, le robot Ecobot (roBOT ECOlogique). Celui-ci se voulait plus proche du système digestif animal. Ecobot-I, le premier modèle créé en 2002, digère du sucre à l’aide de ferricyanure et de 8 piles à bactéries. Ce robot a la particularité de ne pas avoir besoin d’une charge initiale depuis une source externe, il est autonome dés le début de sa digestion. Il avance en direction de la lumière.

Ecobot-II, développé depuis 2004, est capable de remplir ses batteries à l’aide de fruits pourris, de coquilles de crevettes et de mouches mortes grâce à ses 8 piles à bactéries. Il fut le premier gastrobot au monde capable de détecter la température, les traiter en base de données, les envoyer par une transmission sans fil, tout en se dirigeant vers la lumière.

​Applications d’un gastrobot

Un robot autonome dans son énergie, c’est un rêve qui devient peu à peu la réalité. Dans un futur proche, certains robots brouteront l’herbe ou mangeront des planctons pour allonger leur autonomie lorsqu’ils seront en exploration sur terre ou dans la mer. La Grande-Bretagne est envahie de limaces, des robots comme le Slugbot pourraient être capables de les attraper et de s’en nourrir plutôt que de revenir se charger quand il n’y a plus de batterie. De futurs nanorobots pourraient récupérer leur énergie dans les métastases qu’ils avaleront lorsqu’ils seront injecté dans le corps d’un patient atteint d’un cancer.

​Un nouveau prédateur lâché dans la nature

Ce nouveau type de robot soulève quand même quelques problèmes. Tout d’abord, d’un point de vue écologique, les gastrobots sont comme une nouvelle espèce qui entre dans l’écosystème. Il est prédateur, mais il est la proie de qui ? En grand nombre, peut-il bouleverser l’écosystème d’un territoire ?

Ethiquement, un robot capable de chasser ne va t-il pas choquer certaines classes de la population ? Et si on rentre dans un domaine militaire, qui empêchera un robot d’attaquer l’homme pour s’en nourrir s’il a été en plus programmé pour cela ?

Autant de questions qui restent en suspens, pour une technologie qui est encore à l’aube de son histoire et de ses possibilités.

Un robot utilisant une pile à bactérie. © NASA

EATR, un robot digne des plus mauvais films de science-fiction ?

Lors de l’été 2009, les gastrobots n’ont pas eu bonne presse. Suite à une méprise, EATR, un gastrobot militaire américain a été accusé de se nourrir de chair humaine sur les champs de bataille.

Le système EATR (Energetically Autonomous Tactical Robot) était défini par la société qui l’a conçu comme une machine permettant de générer de l’énergie en ingérant la biomasse de l’environnement. Les internautes ont extrapolé à partir de cette présentation du robot, déduisant que ce dernier serait capable de se nourrir de tout, y compris de cadavres, pour continuer le combat. Une douzaine de médias ont emboité le pas et fait circuler l’information, avec des titres plus alarmistes les uns que les autres : “Un robot mangeur de cadavres”, “Un robot capable de manger toute forme de vie sur Terre”, ou encore “Un robot-sniper qui se recharge en mangeant des corps humains”.

Face à cela, Cyclone Power Technlology Inc. et Robotic Technology Inc. ont répondu dans un communiqué de presse « Ce robot est strictement végétarien (…) Le public peut être assuré (…) que l’EATR fonctionne avec une source d’énergie qui n’est pas plus inquiétante que des brindilles, de l’herbe et des bouts de bois (…) Le démembrement de corps humains serait un crime de guerre au regard de l’article 15 de la convention de Genève. »

Cet article est tiré et réinterprété de Planète Robots n°1 de décembre 2009.

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Frédéric Boisdron